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La Décroissance

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2171 26 mars 2021

Un lecteur de La Nation nous envoie deux exemplaires de La Décroissance, journal d’écologie politique. Marges minuscules, petits caractères, textes tassés, polices de tous les styles possibles, débauche de couleurs, dessins genre Charlie: à première vue, rien qui induise à la lecture, d’autant que la notion même de décroissance nous laisse pour le moins sceptique. Mais notre correspondant nous promet une lecture pleine de surprises, alors nous nous y mettons. Bien nous en prend.

Nous ne trouvons dans ces deux numéros ni exposé systématique de doctrine, ni projet politique clairement affirmé, mais plutôt des articles de réflexion générale et d’actualité, des lettres de lecteurs, des petites nouvelles et des bouchons humoristiques. Wikipédia nous informe qu’un parti «Pour la décroissance» en est sorti – dont le logo représente un escargot. Au fil des pages, un article parle de frugalité, un autre de paysannerie traditionnelle, un troisième de la «dictature techno-médicale» française. Un dernier conclut à la nécessité d’une rupture avec le système.

Le terme de décroissance doit être compris comme un «mot-bélier», comme une mise en cause du système dans lequel nous vivons, de sa philosophie productiviste et mercantile, de l’individualisme libéral qui l’inspire, de sa religion du progrès illimité et de l’illusion de notre maîtrise sur le monde.

Mais La Décroissance s’en prend aussi au «développement durable» et à l’ «économie verte», avec ses «hélicologistes» et ses «écotartufes» (c’est le titre d’une rubrique), idiots utiles de la grande industrie qui continue ses ravages sous un camouflage vert. Parmi ses têtes de Turc, Luc Ferry, Jacques Attali, Yann Artus-Bertrand et Daniel Cohn-Bendit.

Face aux éco-technocrates qui enserrent la société humaine dans un filet serré de lois, de contrôles et d’interdictions, les auteurs du dossier plaident pour la liberté humaine d’abord, et ensuite seulement pour la nature. Insistons: ils se donnent le luxe de réintroduire l’homme libre à sa juste place dans le cosmos et dans la société.

Anticapitaliste, La Décroissance reprend la critique aristotélicienne de la chrématistique, qui consiste dans l’accumulation de l’argent pour l’argent, critique reprise plus tard par Marx qui, quoi qu’on pense du marxisme en théorie et en pratique, fut un lecteur perspicace du philosophe grec.

Le numéro 161, de juillet 2019, contient un dossier de seize pages, intitulé: «Grande confusion ou altérité?» Il s’agit d’une série de pages thématiques consacrées à des couples de réalités et de notions (moi-l’autre, je-nous, sain-malade, bien-mal, etc.) que la modernité tend à nier ou à déconstruire au nom de l’égalité, du caractère relatif de toute chose ou de la fluidité d’un monde condamné à changer continuellement.

Au fil de la lecture, on voit défiler les penseurs qui ont théorisé leur défiance envers les excès de la technique, Jacques Ellul et Ivan Illich, bien sûr, mais aussi Soeren Kierkegaard, Georges Bernanos, Hannah Arendt, Bernard Charbonneau, René Girard, Philippe Muray, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Jean-François Braunstein.

Le premier chapitre met en lumière l’isolement narcissique auquel est condamné l’individu d’aujourd’hui, obsédé par ses performances scolaires, sportives et professionnelles, à l’exclusion de toute perspective communautaire. Un autre s’en prend au scientisme transhumaniste, qui considère le cerveau humain comme «un ordinateur fait de chair», qui veut transformer l’homme en machine pour l’améliorer et nie du même coup la différence entre la vie et la mort.

Deux pages sont consacrées à ceux qui nient les différences entre le masculin et le féminin, alors qu’il s’agit de données naturelles fondamentales, et pas seulement des constructions sociales arbitraires. Les rôles fondamentalement asymétriques de l’homme et de la femme dans la procréation ont des prolongements dans la vie familiale et sociale. Cette complémentarité, vécue au jour le jour, structure l’enfant et le prépare à jouer à son tour le rôle que la nature a dévolu à son sexe. Lui enseigner qu’il pourra changer de sexe à son gré ne peut qu’affaiblir cette structuration, tout en lui infusant l’idée délétère de sa toute-puissance.

A côté de la réflexion argumentée, la rédaction recourt volontiers au bon sens et au sens du ridicule, citant par exemple la déclaration télévisée d’Arnaud Gauthier, barbu à la calvitie avancée: «Je ne suis pas un homme, Monsieur, je ne sais pas ce qui vous faire dire que je suis un homme…».

Ils dénoncent encore d’autres absurdités égalitaires: l’horizontalisation des relations entre l’adulte et l’enfant, qui déresponsabilise le premier et charge le second au-delà du supportable; le refus antispéciste de reconnaître ce qui distingue l’homme de l’animal, principalement son intelligence abstraite et sa capacité de liberté; le refus de toute norme en matière de beau et de laid, au nom de la liberté absolue de l’«artiste»; le remplacement de la question du bien et du mal par celle de l’efficace et de l’inefficace, ou celle du conforme et du non conforme. Une étude sur le couple «psy-spi» (psychologique et spirituel) critique la réduction du spirituel au psychologique, qui se manifeste par la multiplication, dans les rayons des librairies, des ouvrages sur la connaissance de soi. Mais elle critique aussi l’attitude inverse des chrétiens inquiets qui séparent absolument la psychologie et la spiritualité, croyant à tort mettre celle-ci à l’abri de celle-là. Nous ajouterions: comme si la spiritualité n’avait rien à faire avec la nature!

Finissons cette première approche par une question à La Décroissance: que pense ce journal de l’altérité «mère-embryon» – ce dernier pourvu d’emblée d’un corps distinct et d’un développement autonome – niée par ceux qui revendiquent l’avortement libre au nom du «droit de la femme à disposer de son corps»? N’est-ce pas un autre aspect de cette «grande confusion» que le dossier décrypte et dénonce d’une façon si pertinente?

Subsiste la question politique: comment décroître sans passer ni par une révolution aux conséquences sociales désastreuses, ni par une éco-bureaucratie à la croissance indéfinie, tout en affrontant les résistances que ne manqueront pas d’opposer les acteurs d’un système de marché mondial surpuissant?

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