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Visionnaire?

Jean-François Cavin
La Nation n° 2176 4 juin 2021

Le patron d’une grande entreprise, qu’il a conduite avec succès durant des décennies, prend sa retraite. Un journaliste salue en lui un «visionnaire». Ne connaissant pas personnellement ce dirigeant, nous voulons bien croire qu’il avait de grandes capacités, notamment celle de considérer la vie économique et la situation de sa maison avec une certaine hauteur de vue. Mais «visionnaire», c’est-à-dire apte à percer les secrets du futur? Et quand ce compliment ne suffit pas, le chroniqueur de service ajoute «charismatique», et voilà l’homme porté aux nues.

Ces dithyrambes ont de quoi humilier le patron normal, réaliste, dynamique, novateur à ses heures, prévoyant toujours, qui ne se pose pas en héros de légende. Or, s’il n’est certes pas facile de réunir ces qualités, elles restent au niveau de l’humanité ordinaire. Faut-il se complexer de n’être pas visionnaire?

Un ancien chancelier allemand (M. Helmut Schmidt sauf erreur) disait à peu près ceci: ceux qui ont des visions, leur place est à l’asile, pas au gouvernement. Le fait est que, pour diriger sagement, mieux vaut être lucide qu’extra-lucide.

Mais qu’est-ce donc que la vision du visionnaire? Le pressentiment éclairé de ce que sera le monde dans une génération est rare. Le plus souvent, le prétendu visionnaire n’imagine rien, mais sait déceler assez tôt les idées et les comportements qui viennent à la mode et qui plaisent aux médias comme à l’opinion publique; ce sont en général des platitudes, mais il s’entend à les présenter dans un emballage flatteur.

Si ce chef «visionnaire» est un commerçant, son sens de la mode naissante fera sa fortune; c’est donc fort bien. Si c’est un gouvernant, attention! Son discours lui vaudra probablement de récolter d’abondants suffrages aux prochaines élections, mais le soin du bien public ne consiste pas à enfourcher les dadas du moment; il faut aussi savoir déplaire. Et si le magistrat «visionnaire» est aussi «charismatique» parce qu’il s’exprime en tribun et présente une belle gueule, danger! Le charisme, trop souvent, se nourrit de démagogie et puise son succès dans les plus ignobles pulsions collectives. Au pire, la «vision» du potentat en puissance est celle du triomphe de sa propre personne et de ses phantasmes, et voici la tyrannie! Cela s’est vu, hélas…

Honneur donc au chef dont l’imagination maîtrisée permet certes d’entrevoir un peu de l’avenir possible, mais surtout qui est au clair sur le but de son travail, énergique dans sa démarche, à l’écoute quand même de ceux qu’il conduit, à la fois créatif et prudent; celui-là, sans être un surhomme, a les meilleures chances de bien remplir sa charge s’il sait rester au-dessus de la mêlée.

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