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Une conception chinoise du pouvoir

Camille Monnier
La Nation n° 2176 4 juin 2021

Nous entendons de plus en plus parler de la Chine. Les Nouvelles Routes de la Soie, la guerre commerciale sino-américaine, les Ouïghours sont autant de thèmes politiques qui préoccupent. En parallèle, force est de constater que la culture chinoise n’est pas totalement étrangère à notre société européenne. En témoigne la spécialisation en acuponcture du médecin de famille, les arts martiaux au cinéma, les cours de calligraphie proposés à l’école du quartier, le nombre de restaurants chinois implantés dans chaque ville. La Chine a, à l’étranger, la double capacité d’inspirer et de repousser. La pandémie n’a fait qu’accentuer le rejet qu’elle peut engendrer.

Ce fossé qui grandit est alimenté par ce que le sinologue Jean François Billeter appelle le «mutisme de la Chine»1. Par cette image, il veut parler de l’incapacité de la société chinoise à avoir un débat critique sur son propre passé, présent et futur, ceci permettant au parti communiste chinois de continuer d’affirmer son pouvoir. Un tel manque est certes le résultat d’une censure à large échelle dû à un régime autoritaire, qui remodèle le passé selon ses intérêts propres. Mais pas que.

Billeter développe en effet une autre cause à ce «mutisme», celle de la difficulté à penser la Chine en-dehors de catégories européennes en termes de structures sociales et d’organisation politique. Et ce tant en Chine qu’en Occident. Une telle difficulté est due à l’histoire récente des rapports entre l’Est et l’Ouest, à l’occidentalisation phénoménale qui remodela la manière de conceptualiser le monde.

Selon Billeter, il est nécessaire de remonter à la dynastie des Zhou, fondée mille ans avant notre ère, pour appréhender la logique du développement historique de la civilisation proprement chinoise. C’est à cette époque que se cristallisa un système de domination politique basé sur le modèle hiérarchique de la famille (chaque individu n’est compris que comme hiérarchiquement relié à un autre individu – le père/le fils, l’homme/la femme, le maître/le serviteur, etc.), ainsi que le culte des ancêtres, celui-ci offrant le rôle de «prêtre» à l’aîné masculin de chaque famille. De fait, les catégorisations occidentales du public versus privé ou du politique versus religieux ne peuvent pas être reprises telles quelles en Chine. De la même manière, l’égalité – concept d’origine chrétienne si vigoureusement brandi dans nos sociétés occidentales – ne peut avoir la même portée en Chine, où historiquement «[l’] inégalité généralisée a fait de la monarchie, en Chine, non un régime parmi d’autres, mais le seul régime possible»2. La civilisation chinoise s’est par ailleurs développée en deux sphères sociales distinctes. La première, minutieusement hiérarchisée (le yang), dominait la seconde, l’ensemble des peuples assujettis (le yin). Billeter comprend cet art de la domination, cette stratégie du pouvoir chinois, comme comparable à la place prépondérante qu’a pu prendre la science ou la religion dans nos sociétés occidentales.

La révolution chinoise au XXe siècle n’a pas anéanti la nature du pouvoir chinois. L’art de la domination décrit par Billeter a été repris par le régime communiste sous Mao Zedong. Ainsi, le gouffre culturel entre nos deux civilisations, qui culmine en ce moment dans les rapports entre les États-Unis et la Chine, est un réel défi pour notre propension à concevoir notre propre rapport au pouvoir comme universel.

Notes:

1  Jean François Billeter, Chine trois fois muette, Editions Allia (Paris, 2019), 140 pages.

2  p. 105.

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