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Occident express 69

David Laufer
La Nation n° 2161 6 novembre 2020

Lorsqu’on pense à la Serbie en Europe occidentale, on imagine une Russie culturellement dominante à la fois par la langue slave, la religion orthodoxe et le passé communiste. En réalité il n’en est rien. La culture russe, haute ou populaire, est parfaitement inexistante par ici. On ne lit pas les écrivains russes pas plus qu’on ne dévore des mets russes ou des séries télé russes. L’empire poutinien continue d’ignorer superbement le «soft power», celui du hamburger et de Hollywood, autrement plus dangereux que des divisions blindées. La Yougoslavie d’avant-guerre était tournée vers Paris et Vienne et s’est naturellement tournée vers New York après 1945, toute communiste qu’elle était devenue. La Suisse, plongée dans le giron culturel français, a très longtemps ignoré la culture américaine, jusqu’à la chute du mur environ. En Serbie aujourd’hui les héros des séries télé américaines même anciennes, le fast-food, la politique, tout cela est de l’ordre du familier, même jusque dans certains détails bizarres. En passant dans une petite rue du centre j’y ai découvert le bar à cocktail «Betty Ford» – un trait d’humour noir typiquement serbe si l’on sait que Betty Ford, ancienne Première dame, a fondé une célèbre clinique de désintoxication en Californie. Un gag incompréhensible en Suisse ou en France. La pizzeria du bout de ma rue, très populaire, s’appelle «Allô-allô» en référence à la série comique de la BBC des années 80 sur la résistance française qui jamais, on se demande pourquoi, n’a eu les honneurs du public français, donc suisse. Ailleurs, un petit quartier de la capitale s’appelle officiellement «Peyton Place» en référence à la série télé des années 60 du même nom, légendaire par ici, inconnue sur la majorité du continent européen. Il y a là un paradoxe qui ne cesse de me surprendre. Car en même temps, c’est aussi en Serbie que les américanophobes sont majoritaires, et bruyants. Evidemment, il y a ce «petit détail» des bombardements de l’Otan en 1999, mais au-delà de ces faits la Serbie, disons le peuple serbe, est sentimentalement russophile – à cause de la langue, de la religion et du passé communiste. Il existe bien une minorité urbaine occidentaliste qui s’oppose depuis toujours à cette majorité paysanne russophile, mais les deux consomment la même nourriture, le même coca et les mêmes séries. Belgrade est la première ville de tout le bloc communiste qui a vu l’ouverture d’un McDonald’s en 1988 – alors un objet d’immense fierté pour les fans de football serbes en déplacement à Zagreb. En réalité, on ne connaît strictement rien ici de la Russie à part Poutine, Staline, le KGB et les armées victorieuses du Maréchal Tolboukine en 1945. La Russie, elle non plus, ne semble pas trop se soucier de sa toute petite sœur orthodoxe, sinon pour jouer de la fibre slave sur la question du Kosovo ou pour investir, évidemment, dans les hydrocarbures. L’Amérique a investi tout ce qu’elle a pu, bombardé autant qu’elle a voulu, noyé le pays sous des tonnes de sauce barbecue, inondé les ondes de sa musique et de ses films, elle n’a obtenu des Serbes que leur cerveau et leur estomac. Mais jamais leur cœur, qui a ses raisons que j’ignore.

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