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L’Eglise face à la modernité

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2179 16 juillet 2021

Ce qu’on appelle la «modernité» n’est pas une nouvelle civilisation en train de se substituer à une autre, mais le processus de décomposition de ce qu’était – et subsiste sous la forme d’éléments épars – la chrétienté. Et ce qu’on appelle la chrétienté, c’est une civilisation dont les mœurs et les institutions ont été fécondées par la foi chrétienne.

Dans cette fécondation, les deux plans se rapprochent, mais restent distincts. Le plan divin nous reste inconnaissable, sauf pour ce que la Révélation veut bien nous en dire. Et le plan terrestre conserve son fonctionnement propre: sous la chrétienté, la nature des êtres et des choses demeure, avec leur autonomie, leurs règles et leurs limites.

La chrétienté est une situation de tension équilibrée entre les deux plans. La modernité rompt l’équilibre et les fusionne carrément: le monde naturel résorbe le monde surnaturel et le Dieu transcendant, ramené sur terre, n’est plus qu’une «force», mouvant aveuglément l’univers. La religion se dégrade en idéologie et se fixe sur l’une ou l’autre réalité terrestre – la nature, ou l’histoire, ou l’humanité, ou l’individu, ou la race, ou l’Etat –, à laquelle ses sectateurs attribuent l’ensemble des caractéristiques divines.

Le grand mouvement, qui, de la création du monde au retour du Christ en gloire, oriente mystérieusement l’histoire humaine, se réduit à la progression inéluctable de l’univers vers un avenir terrestre radieux et maîtrisé. C’est ce qu’on appelle le Progrès.

Rien ne résiste au Progrès, qui entraîne le monde entier dans sa course, appliquant à chaque chose une unique échelle de valeurs, qui est une échelle chronologique: «le futur est par principe meilleur que le passé». Il suffit de changer pour faire mieux qu’avant. La seule attitude bonne consiste donc à larguer les amarres qui nous rattachent à ce qui dure; à déconstruire l’histoire, qui ne nous enseigne rien d’utile et maintient le présent sous l’emprise du passé; à oublier les traditions, qui ne manifestent que la persistance intrusive de la mentalité «de grand-papa» dans un monde «en pleine mutation»; à professer que la logique est une production sociale comme une autre et que ses conclusions n’ont aucune portée universelle; à nier qu’il existe une nature permanente des êtres et des choses, lesquelles évoluent au gré du surgissement de leurs «propriétés émergentes»; à juger libératrice cette certitude que les principes fondamentaux, les dogmes eux-mêmes se liquéfient dans ce devenir universel.

La modernité, écho dégradé de la Révélation, reprend les affirmations de la foi, mais en les aplatissant dans un sens profane. Le Royaume de Dieu n’est plus que la cité égalitaire et sans heurts du futur; le salut n’y est pas individuel, mais collectif; le mal n’est pas dû au péché originel, mais à une organisation défaillante de la société; l’égalité des hommes devant Dieu fait place à l’égalité absolue des hommes entre eux, quelle que soit l’évidence contraire; la charité, générosité libre et féconde de personne à personne, fait place à la redistribution étatique, anonyme et obligatoire des richesses.

La modernité, ses préjugés rationalistes, son obsession égalitaire, son individualisme et son collectivisme anti-communautaires, son impérialisme universaliste se répandent dans toutes les couches de la société. L’Eglise elle-même n’y est pas insensible. Elle s’y rallie par paliers, sous le prétexte de rendre sa prédication plus efficace. Mais tout vocabulaire n’est pas également adéquat pour évangéliser, et le recours au langage de la modernité se paie cher. Quand on filtre ou trie les vérités de la foi pour n’en conserver que ce qui entre dans les schémas de la modernité, il n’en reste pas grand-chose, en fait à peu près rien.

Même le discours équivoque qui consiste à juxtaposer les vérités évangéliques et les principes de la modernité semble parfois au-delà des forces de l’Eglise. Elle se contente alors de reprendre frileusement les discours officiels, sur la démocratie – sans seulement rappeler que, selon le Christ, le pouvoir ne vient ni du peuple ni de l’Etat –, sur le climat – sans dire un mot des germes de paganisme que contient la pensée écologique –, sur les migrations – en négligeant le danger qu’elles représentent pour le monde occidental et ce qu’il lui reste de chrétienté.

Pour justifier ce désir éperdu de conformité, elle produit une «théologie opportuniste», selon le mot d’un pasteur vaudois, fuyant toute dispute de fond au nom de l’urgence, brouillant les pistes à coup de considérations vertigineusement générales, de ratiocinations microscopiques et d’interprétations cyniquement retorses, le tout lourdement nappé d’une tiède et fade sauce compassionnelle. Ajoutons, à cette débandade théologique, une surdité méprisante à l’égard des fidèles qui continuent d’affirmer et de pratiquer ce qu’ils ont appris au catéchisme.

Le Conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud a fait un pas de plus vers la modernité en soutenant le «mariage pour tous», sur lequel les Suisses voteront cet automne. Cette décision, prise sans débat, contredit l’image constante que la Bible, en particulier dans le Nouveau Testament, donne du mariage, et l’interprétation bimillénaire unanime qu’en font l’ensemble des Eglises. Elle contredit aussi, du même coup, l’effort œcuménique. Elle contredit, enfin, le Synode lui-même, lequel a voté en septembre 2013 une résolution solennelle dans laquelle il se disait «attaché à une conception du mariage défini comme l’union d’un homme et d’une femme».

Le fait est qu’aujourd’hui, la modernité en marche ne peut plus accepter la résolution du Synode vaudois. Et il en ira ainsi de toutes les questions sociales et politiques – mais aussi sociétales, morales et théologiques – qui se poseront à nous à l’avenir. Si l’Eglise ne prend pas, sur le fond, une distance significative et argumentée d’avec la modernité, elle n’aura simplement plus rien à offrir qui lui soit propre.

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